RÉCIT VOYAGE: BISHOP

20 avril 2020    |    par Maxime Banel    |    Voyages

PRÉVISION MÉTÉO: ENSOLEILLÉ AVEC RISQUE DE PANDÉMIE MONDIALE.

Nous quittions le Québec le 10 mars dernier direction Bishop, en Californie. Prévu depuis plusieurs mois déjà, ce voyage s’annonçait pour le moins idyllique. Nous étions quatre à partir : trois employés du Allez Up – Lyla, Jay et moi – plus Étienne, qui s’était ajouté au trio en janvier. Évidemment, nous n’avions alors aucune idée de l’ampleur des événements à venir. La crise sanitaire du nouveau coronavirus n'était pas tout à fait mondiale encore : l'Europe commençait à comprendre la gravité de la situation, mais l'Amérique du Nord avait été vraisemblablement épargnée. C'était avant que l'état d'urgence ne soit déclaré aux États-Unis et au Canada, avant que les frontières ne ferment. Lors de notre arrivée à Bishop, il était alors facile d'oublier la pandémie mondiale, ou du moins de la reléguer au rang de légère distraction. Le printemps était déjà bien entamé en Californie, le soleil brillait sur le désert, les grimpeurs avaient troqué doudounes pour t-shirts et chemises fleuries, bref, Bishop nous semblait être un petit havre de paix au milieu des inquiétudes mondiales grandissantes. Rien ne laissait présager que, dans les semaines qui allaient suivre, la Californie allait annoncer l'un des premiers ordres de confinement au pays et que nous n'y serions plus les bienvenus.

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Une première journée parfaite. Photo par Maxime Banel.

LES PREMIERS JOURS

Les premiers jours commencèrent en mode exploration. Il faut dire qu'on avait passé plusieurs semaines à consommer des vidéos d'escalade sans aucune modération. Seven Spanish Angels, The Hulk, Soul Slinger, la liste de projets était sans fin et nous ne savions trop où donner de la tête. Évidemment, on a commencé par LE secteur incontournable : les Buttermilks. Vous avez sûrement déjà vu des photos de ces deux plus célèbres résidents : Grandma et Grandpa Peabody. Ces deux énormes blocs à l'entrée du secteur donnent le ton pour le reste de la grimpe dans les Buttermilks. Ici, ne vous attendez pas à des lowballs et préparez-vous à revoir ce que vous considérez comme une hauteur « moyenne » pour vos problèmes de bloc. La grimpe est donc assez intimidante, mais les zones de chute bien plates permettent des atterrissages relativement sécuritaires.

C'était une première journée de rêve : une météo parfaite, de l'escalade splendide, une foule de gens sympathiques et une première V9 dans la poche pour moi. Comme si ce n'était pas assez, des amis qui grimpaient au Mexique sont remontés nous voir avec l'idée de passer les quelques prochaines semaines en notre compagnie. Il était facile d'oublier les quelques nouvelles de la contagion qui nous atteignaient dans notre petit coin de désert. L'ambiance était encore à la fête.

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Le classique Grandma Peabody boulder, à la limite entre voie et bloc. Photo par Maxime Banel.

VACANCES IDÉALES?

Quelques jours passèrent comme ça avant qu'une drôle d'atmosphère ne s'installe autour des blocs. Plus question de se rassembler autour du premier amoncellement de crash pads venu, c'est à peine si l'on pouvait adresser la parole à d'autres grimpeuses et grimpeurs sans sentir un léger malaise. Dès qu'un autre groupe faisait mine de déposer ses affaires près de nous, une excuse quelconque fusait et nous nous esquivions subtilement afin d'éviter tout contact. Un silence que l'on aurait en temps normal accueilli avec plaisir commençait petit à petit à étouffer un voyage qui se voulait pourtant simple et léger. L'état d'urgence venait d'être déclaré aux États-Unis et au Canada. Les appels à revenir au pays devenaient de plus en plus pressants, les médias sociaux se transformaient rapidement en champs de mines et les nouvelles ne faisaient qu'empirer. Du jour au lendemain, Bishop s'est presque complètement vidé. Malgré les nombreux articles publiés dans divers magazines de plein-air dénonçant l'afflux de grimpeurs et grimpeuses dans les principaux sites d'escalade du pays, les parkings qui débordaient à notre arrivée n'abritaient plus qu'une poignée de voitures chaque jour. Le confinement, qui a peut-être été initialement perçu comme une opportunité de vacances idéale, était évidemment pris au sérieux. Même nos amis, qui devaient continuer à voyager pendant plusieurs mois encore, décidèrent d'écourter leur aventure pour rentrer le plus rapidement possible au Québec. Alors que faisions-nous encore là ?

«Un silence que l'on aurait en temps normal accueilli avec plaisir commençait petit à petit à étouffer un voyage qui se voulait pourtant simple et léger.»

Bonne question. On se la posait quasiment tous les jours. Il faut dire que la vie « normale » a continué bien plus longtemps à Bishop qu'au Québec ou dans les régions plus urbanisées de Californie. Il n'y avait aucun cas déclaré de la maladie dans notre comté ni dans aucun des comtés avoisinants, et les habitants du coin ne semblaient pas vraiment se préoccuper des mesures d'urgence annoncées. Malgré la disparition progressive des grimpeuses et grimpeurs, la ville de Bishop n'avait pas beaucoup changé. Évidemment, nous nous efforcions de réduire nos visites en ville à l'essentiel, à pratiquer la distanciation sociale et à ne pas prendre de risques inutiles lorsque nous grimpions, mais tant que notre retour prévu au Québec n'était pas remis en cause, un départ précipité nous paraissait exagéré.

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Étienne Gaucher sur Mr. Witty, un merveilleux classique des Happy Boulders. Photo par Maxime Banel.

«La police patrouillait jusque dans les Buttermilks.»

Ce statu quo ne dura pas longtemps. Alors que tous les commerces non-essentiels commençaient à fermer leurs portes, il devenait évident que notre présence dans cette petite ville devenait plus difficilement justifiable chaque jour. Il y avait d'abord et avant tout le manque flagrant de vivres dans les épiceries : plus d'oeufs, plus de conserves, plus grand chose. Pour chaque article que nous achetions, j'avais l'impression de priver la communauté locale d'un peu plus de ressources. La question de la disponibilité des services hospitaliers était aussi à considérer. Il ne faut pas oublier que l'escalade comporte sa part de risques. Même si l'on fait de notre mieux pour les éviter, ils ne disparaissent jamais totalement. Le petit hôpital de Bishop, lorsque touché par l'épidémie de COVID-19, aurait eu bien du mal à prendre soin d'une grimpeuse qui se serait cassé la jambe suite à une mauvaise chute ou d'un pareur trop zélé aux poignets disloqués. On commençait aussi à ressentir la pression grandissante des locaux. Nous ne nous sentions tout simplement plus les bienvenus. Chaque jour voyait la parution d'articles traitant de l'exaspération des habitants quant à la présence de « touristes » dans leur petite ville en ces temps de crise. Mais la pression n'était pas présente qu'entre les pages des journaux et magazines. Il n'y avait plus personne autour des blocs, les quelques âmes que nous croisions parfois restaient aux alentours de leurs vans, probablement leurs seules résidences, la police patrouillait jusque dans les Buttermilks et les appels à interdire l'accès aux principaux sites d'escalade de la région fusaient de toute part. Plus Bishop se vidait, moins nous nous sentions à notre place. Même la grimpe avait pris un goût amer, n'offrant plus vraiment de satisfaction.

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Toute occasion est bonne pour faire de la pub. Photo par Maxime Banel.

UN DÉPART PRÉCIPITÉ

Nous avions donc une décision à prendre : rester et espérer que la situation n’empire pas trop d’ici à notre date de retour planifiée – et risquer de rester coincés aux États-Unis – ou devancer notre vol et tirer un trait sur le restant du voyage. Étant données les circonstances, la seconde option l’emporta. Il ne restait donc que la question de notre passage à San Francisco. La ville était rapidement devenu un véritable épicentre de la contagion malgré les mesures de confinements mises en place. Y repasser ne nous tentait pas plus que cela, mais l’alternative (acheter un nouveau billet d’avion en partance d’un autre aéroport), en plus d’alléger nos portefeuilles de quelques centaines de dollars, était logistiquement impossible. Après une première annulation de vol qui ne surprit personne, direction San Francisco dans une ambiance presque surnaturelle. Calme plat sur la route, aucun embouteillage, personne à part quelques camions. Les choses se passaient presque trop bien. Arrivé à destination, même scénario : alors que les rues bouillonnaient d'activité quelques semaines plus tôt, un calme étrange planait maintenant sur la ville. Elle n'était pas tout à fait vide, mais les rares passants marchaient d'un pas plus rapide, s'évitant les uns les autres et n'échangeant pas grand chose d'autre qu'un regard furtif. L'aéroport, lui, était complètement déserté, ou presque. Ces énormes bâtiments fourmillant habituellement d'activité donnaient à notre bref passage des allures presque apocalyptiques maintenant qu'ils se retrouvaient totalement abandonnés. La plupart des checkpoints de sécurité étaient fermés, par manque de personnel probablement. Jamais un passage à l'aéroport n'aura été aussi facile. Il faut dire que notre avion n'était rempli qu'à 10% de sa capacité.

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Quelques grimpeurs et grimpeuses à l'entrée des Happy Boulders. Photo par Maxime Banel.

Aurions-nous annulé ce voyage si nous avions su d’avance ce qui allait arriver? Difficile à dire. Sans avoir fait l’expérience de cette épidémie, il nous aurait été bien difficile de comprendre le drame qui se déroule en ce moment. Même aujourd’hui, confortablement installé chez moi après quatorze jours de quarantaine, je ne pense pas être capable de saisir ce qui s’est passé à Wuhan, ou ce qu’il se passe toujours à New York. Dire que je me serais attendu à ça il y a un peu plus d’un mois serait impossible. Pour l’instant, j’essaye de profiter de ce repos forcé et de réfléchir à ce qu’il nous est arrivé. Je ne vais pas essayer de trouver des leçons à tirer de cette histoire, mais je crois qu’il est tout de même crucial de se rappeler certains principes de base de notre pratique de l’escalade. Dans le doute, rester à l’écoute des locaux par exemple. Nous avons besoin de leur support après tout si nous voulons continuer à pouvoir grimper chez eux. Quand la police commence à patrouiller entre les blocs et que les appels à interdire l’escalade deviennent chose commune, ce n’est peut-être plus le moment de grimper. Ne pas laisser non plus l’escalade prendre le dessus sur notre raison. La grimpe a beau occuper une place incroyablement importante pour la plupart d’entre nous, il faut savoir la laisser de côté quand elle devient problématique. Quoi qu'il arrive, les blocs des Buttermilks et d’ailleurs ne risquent pas de disparaître d'ici notre prochain passage et le confinement n'aura certainement pas raison de notre passion. «»

«La grimpe a beau occuper une place incroyablement importante pour la plupart d’entre nous, il faut savoir la laisser de côté quand elle devient problématique.»